La diplomatie du caramel mou

Éditorial, « Des nouvelles d’En Avant »

Il fut un temps où la Belgique était très active dans la promotion des droits humains et dans la construction d’instruments de protection du droit international, même si cela créait des tensions avec certains pays influents. Elle avait compris qu’un petit pays se fait entendre par la constance de ses principes plus que par le poids de son économie.

Il est difficile de reconnaître cet héritage aujourd’hui. À sa place s’installe une diplomatie du caramel mou : sucrée, collante, et qui prend la forme de n’importe quel intérêt commercial qui passe.

L’Inde, « plus grande démocratie du monde »

Bart De Wever salue l’Inde comme la « plus grande démocratie du monde ». La formule est commode : elle compte 1,4 milliard d’électeurs et un marché immense. Elle ne dit rien de la démocratie qu’on y vit. Sous un pouvoir qui s’est installé pour un troisième mandat, l’Inde se classe 157e sur 180 au classement de Reporters sans frontières. Plus de 22 000 ONG ont perdu leur licence de financement étranger. Des défenseurs des droits humains et des journalistes croupissent en détention préventive au titre de lois antiterroristes aux contours volontairement flous. Et la Commission nationale des droits de l’homme indienne a vu son statut recommandé à la rétrogradation par l’alliance mondiale des institutions nationales. On peut commercer avec l’Inde, il le faut sans doute. On peut aussi le faire sans la parer de vertus qu’elle n’a pas.

Kigali, ou la mémoire courte

Le 22 septembre, à New York, Maxime Prévot a renoué les relations diplomatiques avec le Rwanda. Il assure que c’est « sans concessions ». Mais quelques mois plus tôt, la Belgique avait fait voter des sanctions européennes contre ceux qui soutiennent le M23, et rompu avec Kigali. Entre-temps, rien n’a changé sur le terrain : les mines de Rubaya et de Lomera restent aux mains de la rébellion et de ses parrains, et le coltan congolais transite toujours par le Rwanda. Amnesty International a documenté des mineurs battus à mort, des cachots souterrains, du travail forcé. On nous explique que le dialogue permettra d’infléchir Kigali. C’est un pari. Mais un pari où la Belgique remet le premier jeton sur la table avant d’avoir reçu quoi que ce soit en échange, et pendant que l’Union européenne maintient son protocole d’accord sur les matières premières avec le Rwanda, cela ressemble moins à de la stratégie qu’à une lassitude.

Le tapis rouge et le carnet de commandes

Ajoutons la visite officielle du Roi et de la Reine au Kazakhstan, régime autoritaire mais riche en ressources et en contrats. Ajoutons la volonté affichée de lever les limites aux ventes d’armes, ces garde-fous que des décennies de débats, parfois douloureux, avaient fini par imposer. Chacun de ces gestes, pris isolément, a son explication. Mis bout à bout, ils dessinent une ligne : les intérêts économiques d’abord, les principes quand ils ne coûtent rien.

Treize bourses, zéro visa

Et même quand ils ne coûtent presque rien, on les marchande. Treize étudiants et chercheurs gazaouis, titulaires d’une bourse d’universités belges, ne viendront pas étudier chez nous. Non pour une raison de sécurité ou de droit, mais parce que leur dossier est devenu une monnaie d’échange au sein de la coalition, liée à des expulsions et à la question des hubs de retour, puis bloquée par une nouvelle querelle entre partenaires. Basse politique, au sens le plus littéral. La majorité des recteurs et rectrices ont dit leur malaise, et le Conseil étudiant de l’UNamur, rejoignant la position de sa rectrice Annick Castiaux, s’est dit consterné. Quand recteurs, rectrices et étudiants s’expriment ainsi, c’est que quelque chose a dépassé la mesure.

Ce que valent les principes

La crédibilité d’un petit pays se construit sur ce qu’il refuse et promeut, en termes de droits fondamentaux, autant que sur ce qu’il vend. Une Belgique qui n’a plus que des intérêts à défendre perd, au final, sur les deux tableaux : elle n’est plus entendue quand elle parle droit, et elle n’est plus respectée quand elle négocie.

Le caramel mou a un avantage : il se laisse mouler. Son inconvénient, c’est qu’il ne tient debout nulle part.


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