Amnesty International publie ce 1er octobre un rapport nourri par le témoignage d’un ancien agent des services marocains. Il y décrit un dispositif qui mêle logiciels espions, micros cachés et téléphones piégés pour suivre journalistes, avocat·e·s et défenseur·euse·s des droits humains. Les outils viennent d’entreprises installées en Israël, dans l’Union européenne et aux États-Unis.
Un ancien agent raconte
Un ancien employé de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), le renseignement intérieur marocain, a accepté de décrire son travail à Amnesty International, sur plusieurs années. Il apparaît sous le pseudonyme de Safir. L’organisation a recoupé ses propos avec des sources indépendantes, des analyses techniques et des entretiens avec dix personnes surveillées.
Le tableau frappe par sa banalité. Des téléphones d’occasion vendus comme neufs, mais infectés avant la vente avec la complicité de boutiquier·ère·s. Des cybercafés dont tous les ordinateurs avaient été contaminés d’avance : il suffisait qu’un agent de terrain signale où se rendait une cible pour la voir travailler en direct. Des voisin·e·s recruté·e·s comme informateur·rice·s. Des appareils infectés physiquement lors d’un passage à l’aéroport. Des micros dissimulés dans des luminaires, comme chez le journaliste Omar Radi, qui a connu le harcèlement puis la prison pour avoir enquêté sur la corruption et les violations des droits humains.
Ces méthodes ne s’arrêtent pas à la personne visée. Elles touchent sa famille, ses ami·e·s, son réseau professionnel, sans contrôle judiciaire et sans que quiconque ait à en répondre.
Pegasus, d’abord contre les voix critiques
Le rapport désigne la DGST comme l’entité qui a déployé Pegasus, le logiciel espion de la société israélienne NSO Group, à partir de septembre 2017. Le Maroc a pourtant toujours nié espionner ses citoyen·ne·s. Des documents internes de NSO, versés au procès que WhatsApp et Meta ont intenté à l’entreprise aux États-Unis, indiquent que son personnel a organisé formations et démonstrations pour ce client, que NSO appelait « Morgen » en interne.
Amnesty a rattaché 103 numéros marocains, entrés dans le système entre septembre et décembre 2017, à des personnes précises. Soixante-cinq appartiennent à la société civile : 34 défenseur·euse·s des droits humains, 22 journalistes et travailleur·euse·s des médias, cinq avocat·e·s et quatre universitaires. Vingt-cinq sont des responsables politiques, cinq des diplomates ou des représentant·e·s d’organisations internationales. Les voix critiques figuraient donc parmi les toutes premières cibles.
Les attaques empruntaient plusieurs chemins : infection physique de l’appareil, lien piégé sur lequel il faut cliquer, attaque sans aucun clic, ou injection par le réseau de l’opérateur Maroc Telecom, propriété de l’État.
Une économie de l’oppression
Amnesty cite NSO Group, la société italienne Hacking Team, aujourd’hui devenue Memento Labs, et le réseau germano-britannique Gamma Group et FinFisher. Son secrétaire général, Agnès Callamard, parle d’une économie mondiale de l’oppression technologique, rendue possible par des entreprises et des États qui ne respectent pas leurs obligations en droit international.
Les réponses des entreprises sont brèves. Verint indique avoir cédé cette activité en février 2021. Memento Labs affirme n’avoir aucun contrat actif avec une agence marocaine et dit avoir mis en place un programme de conformité interne. Les autres n’ont pas répondu. Les autorités marocaines non plus, quatre semaines après avoir reçu le courrier d’Amnesty.
Que vaut un engagement de conformité quand l’outil finit dans le téléphone de l’avocat de manifestants du Rif ? Comment défendre la liberté de la presse dans les enceintes internationales, tout en laissant partir d’Europe les logiciels qui l’étouffent ailleurs ? Amnesty demande aux États de suspendre l’exportation de logiciels espions et d’outils d’analyse numérique vers le Maroc tant que des garanties effectives en matière de droits humains n’existent pas.
Après la prison, l’ombre
La surveillance se prolonge en campagnes de dénigrement dans des médias proches du pouvoir, nourries de détails privés que seule l’écoute peut fournir. En 2021, le militant Fouad Abdelmoumni a été filmé chez lui avec sa fiancée ; la vidéo a circulé sur WhatsApp. Il n’a trouvé aucun dispositif en cherchant, ce qui, dit-il, laisse penser qu’on avait pu le poser et le retirer sans peine. Safir y voit un cas d’école d’opération conçue pour ne laisser aucune trace.
Le journaliste Hicham Mansouri, emprisonné en 2015 pour « adultère » et « exploitation sexuelle » à l’issue d’un procès qui ne respectait pas les normes internationales, vit aujourd’hui exilé en France. Il raconte qu’un ami, après des années de cette pression, avait éprouvé comme un soulagement le jour de son entrée en prison.
Amnesty exige la fin immédiate de cette surveillance et des enquêtes indépendantes sur chaque cas signalé. Qui, parmi celles et ceux qui fabriquent, vendent, autorisent ou détournent le regard, acceptera de répondre de ce que ces outils ont rendu possible ?
Reste à éclairer l’ombre.
Sources : Amnesty International, « Morocco: Whistleblower reveals how authorities used a web of surveillance to silence journalists and activists », 1er octobre 2026 ; rapport « We start with the verdict: Inside Morocco’s surveillance machine » (résumé).
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