L’impunité fiscale comme choix politique : la « cheatistocratie » selon Paul Krugman

Il est devenu courant de décrire l’Amérique de Donald Trump comme une « kakistocratie », le pouvoir des pires. Dans un commentaire daté du 31 août 2026, l’économiste Paul Krugman ajoute un terme : la « cheatistocratie », le pouvoir des tricheur·euse·s. Son point de départ est l’évasion fiscale des plus riches, que les politiques publiques ont cessé de combattre.

Ce texte est la transcription d’un commentaire vidéo, « From Kakistocracy to Cheatistocracy », publié sur sa page Substack. Il prolonge un texte de la veille consacré au rôle de la fraude fiscale dans la dérive oligarchique. La thèse dépasse la technique fiscale, puisqu’elle touche à la confiance dans les règles communes.

Ce n’est pas la main invisible

Krugman commence par raconter son propre cheminement. Économiste, il était porté à expliquer les inégalités par les forces du marché et par une technologie qui favorise les qualifications élevées. Mais en s’intéressant à la poignée de personnes qui concentrent aujourd’hui des fortunes colossales, il dit avoir été « forcé par les chiffres » de changer de lecture. Le facteur décisif serait la politique, et d’abord la politique fiscale.

Son raisonnement est simple. Les États-Unis ont cessé d’imposer des taux progressifs capables de freiner les grandes fortunes, et celles-ci se sont mises à grossir. Elles achètent ensuite du pouvoir politique, qui leur permet de grossir encore. Il rappelle que le Gilded Age s’était refermé en grande partie parce que l’« argent organisé », pour reprendre l’expression de Franklin Roosevelt, avait été fortement taxé. Les taux sur les bénéfices et sur les très hauts revenus sont aujourd’hui bien inférieurs à ceux des années 1950.

Des contrôles qui s’évaporent

Au-delà des taux officiels, Krugman s’attarde sur l’impôt dû mais jamais perçu. Il évalue cet écart à plus de 600 milliards de dollars par an, soit quelque 40 % du déficit fédéral, voire davantage. Ce manque à gagner profiterait surtout aux plus fortuné·e·s, qui ont des revenus complexes, des sociétés-écrans et des comptes à l’étranger. Auditer un·e millionnaire coûte beaucoup plus cher que contrôler un·e salarié·e.

Il s’appuie sur les données du fisc américain (IRS). En 2011, plus de 7 % des déclarations dépassant un million de dollars étaient auditées. En 2019, la proportion était tombée à 0,7 %. Il l’explique par des coupes budgétaires d’au moins 25 à 30 % en termes réels et par une baisse d’environ 40 % des effectifs chargés du contrôle. Faute de moyens, l’administration a renoncé aux dossiers les plus coûteux, donc aux plus riches.

L’administration Biden avait commencé à inverser la tendance, mais ce chantier n’en était qu’à ses débuts. Selon Krugman, la grande loi budgétaire de Donald Trump a de nouveau amputé les moyens de contrôle, au point de faire pire qu’avant la réforme.

Pour mesurer l’ampleur du manque, il propose trois comparaisons. La somme perdue chaque année équivaut à peu près au budget entier de Medicaid, le programme public d’assurance santé des personnes à faibles revenus. Elle représente environ six fois ce que les États-Unis consacrent aux bons d’alimentation, et quinze fois ce qu’Elon Musk a fait économiser en démantelant l’agence d’aide au développement USAID, une décision qui, selon Krugman, a coûté la vie à des millions de personnes en Afrique.

Une préférence pour les tricheur·euse·s

Le plus troublant, selon lui, n’est pas que le système avantage les riches. C’est qu’il avantage les moins honnêtes d’entre elles et eux. Un·e milliardaire qui paie ce qu’il ou elle doit se trouve désavantagé·e face aux concurrent·e·s qui trichent. Krugman y voit une « préférence positive » de la majorité actuelle pour les fraudeur·euse·s, et il nuance : tous les milliardaires ne trichent pas, certain·e·s par morale, d’autres par souci de réputation.

Il avance une hypothèse, qu’il présente lui-même comme de la spéculation. Donald Trump supposerait que personne n’a de bons motifs, et se méfierait donc de quiconque paraît respecter les règles. L’explication reste fragile, et elle ne remplace pas une analyse des rapports de force.

Une cohésion qui s’effrite

Krugman rappelle que l’opinion américaine continue de penser que chacun·e doit payer ses impôts. Le pays ne glorifie pas la fraude, mais il la récompense dans les faits. Pour lui, la décomposition morale qui en résulte est pire que les chiffres : elle ronge la cohésion sociale et l’image que la nation a d’elle-même.

Les chiffres cités sont américains. Mais la question qu’ils posent a une portée universelle. Quand les contrôles s’étiolent, l’égalité devant la loi s’étiole avec eux. Et ce qui n’est pas perçu sur les grandes fortunes, ce sont aussi des moyens en moins pour la santé, l’éducation et l’accueil des plus vulnérables.

Reste à savoir si nos propres administrations ont les moyens de regarder en face celles et ceux qui échappent à la règle commune. La question demeure.


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