Prison : l’humiliation comme politique par défaut

Le Conseil central de surveillance pénitentiaire (CCSP) publie La prison humiliante, un recueil de plus de quarante témoignages, en français et en néerlandais, sur ce que la surpopulation fait à la dignité. Personnes détenues, soignant·e·s, avocat·e·s, directeur·rice·s et proches décrivent, chacun·e depuis sa place, le même effritement. Sera-t-il entendu par celles et ceux qui décident ?

Le projet est né de l’initiative d’un acteur du monde pénitentiaire, le CCSP n’en assurant que la coordination. Les textes n’engagent donc ni leurs auteur·rice·s collectivement, ni le Conseil. Il faut le dire d’emblée : ce livre rassemble des voix, il ne formule pas de position commune.

Ces voix partent d’un constat chiffré. À la publication, 13 543 personnes sont détenues pour 11 064 places opérationnelles, soit 22,4 % de surpopulation, avec 486 matelas posés au sol. Le record de 13 676 détenu·e·s date du 15 décembre 2025.

Des chiffres sans odeur

Le recueil se méfie pourtant de ces nombres. Avocat, Nicolas Cohen ouvre son texte sur un journal d’information qui égrène les statistiques de la surpopulation, puis s’éteint. Son verdict tient en deux phrases.

« Comme l’argent, ça n’a pas d’odeur. Contrairement à l’argent, c’est inépuisable et sans valeur. »

Les contributions rendent cette odeur. Deux intervenant·e·s de services extérieurs, Assma Bousaâdi et Mathilde Bruyer, racontent des personnes qui portent les mêmes vêtements depuis des mois, sans savon ni papier toilette, malgré leurs demandes. Elles décrivent aussi des droits et des traitements expliqués dans une langue que personne ne comprend, et des courriers qui restent sans réponse. L’humiliation se loge là, disent-elles, dans les gestes du quotidien.

Une humiliation qui gagne tout le monde

Elle ne s’arrête pas à la porte des cellules. Tahar Elhamdaoui, qui a connu vingt-six mois de détention préventive et travaille aujourd’hui à la réinsertion de personnes détenues, parle d’une humiliation devenue collective : elle atteint la personne détenue qui ne se sent plus reconnue, mais aussi le surveillant, la soignante ou l’enseignant empêchés d’exercer leur métier. Mathilde Steenbergen décrit, en néerlandais, ces agent·e·s réduit·e·s à répéter chaque jour : je sais que tu es traité de façon inhumaine, mais comporte-toi bien. Marc Nève, président du CCSP, ajoute à la liste les travailleur·euse·s sociaux·ales, les visiteur·euse·s bénévoles et les membres des commissions de surveillance, pendant que les avis du Conseil restent sans suite.

Elhamdaoui rappelle surtout ce que la logique punitive oublie.

« La prison est une sanction décidée par la justice. Elle prive de liberté. Mais elle ne devrait jamais priver d’humanité. »

La majorité des personnes détenues retrouveront un jour leur place dans la société. La question est donc de savoir dans quel état elles sortiront : plus elles ont été humiliées, observe-t-il, plus elles risquent de revenir avec de la colère, de la défiance, un sentiment d’exclusion. Mathilde Steenbergen va plus loin. Selon elle, des conditions structurellement humiliantes rendent la réinsertion presque impossible, nourrissent des taux de récidive élevés et ne font pas progresser la sécurité.

Un choix qui ne dit pas son nom

Le 25 novembre 2014, la Cour européenne des droits de l’homme condamnait la Belgique pour traitement dégradant (arrêt Vasilescu) et jugeait structurels les problèmes de surpopulation et de vétusté. D’autres condamnations ont suivi, rappelle Marc Nève, ainsi que huit réunions du Comité des ministres du Conseil de l’Europe et neuf plans d’action ministériels. La politique pénitentiaire, écrit-il pourtant, n’a cessé de se dégrader.

L’avocate Delphine Paci chiffre le prix de cette inertie : les astreintes dues par l’État pour non-respect des arrêts de justice dépassent 300 millions d’euros. Elle ajoute une phrase qui touche à notre question initiale.

« Dans aucun autre domaine, la parole des experts n’aura été aussi peu écoutée. »

Reste une nuance, que l’honnêteté impose de dire. Le recueil ne parle pas d’une seule voix sur l’intention. Dan Kaminski écrit que personne ne veut la surpopulation, quand Nicolas Cohen y voit le fruit d’une soif de répression. Entre les deux, un fait demeure : laisser durer plus de dix ans une situation condamnée par la Cour européenne ressemble fort à un choix.

Jusqu’où collaborer ?

Delphine Paci dit sa honte de participer à ce système. La question traverse le livre sans y être posée en ces termes, et le recueil ne la tranche pas, il n’en a pas la mission. Je la connais bien : membre d’une commission de surveillance, je partage ce sentiment de collaborer à un système qui, au bout du compte, ne tient pas compte des rapports que nous publions. La même avocate indique pourtant une piste : criminologues et juristes plaident depuis longtemps pour une désinflation de la population carcérale, donc moins d’entrées plutôt que davantage de places. Le nouveau Code pénal fait d’ailleurs de l’emprisonnement un ultime recours (article 27). Que vaut un ultime recours devenu premier réflexe ?

Rien n’indique que ces voix atteindront celles et ceux qui décident. La prison reste pensée comme une punition, rarement comme un chemin de retour, et la facture se paiera à la sortie, en colère et en défiance.

Qui paiera, et quand ?


L’humiliation des droits, selon Dan Kaminski

Professeur retraité de l’École de criminologie de l’UCLouvain, Dan Kaminski distingue dans son texte trois versions de l’humiliation carcérale, dont les deux premières servent de paravent à la troisième.

La version théorique est celle de la morale pénale. Elle voit dans l’humiliation un moyen de ramener le détenu dans les limites oubliées de son humilité : face à l’orgueil démesuré du crime (l’hubris, au sens grec), une humiliation pénale dosée en proportion. Kaminski observe qu’on soupçonne volontiers de comédie le repentir de celui qui s’y plie, comme si l’on croyait peu au pouvoir de ce que l’on inflige. Il l’illustre avec Les évadés, le film de Frank Darabont, où le héros ne sort qu’en cessant de jouer l’humilité devant la commission de libération conditionnelle.

La version cynique attribue l’humiliation au sadisme de quelque directeur, surveillant ou codétenu. Cinéma et littérature en regorgent, de préférence avec des détenus innocents, pour que le mal soit sans excuse. Ce récit rassure : la prison est dure, certes, mais les abus viendraient de quelques pommes pourries qu’il suffirait d’écarter. Kaminski rapproche cette logique de celle des tueries de masse aux États-Unis, où l’on désigne l’usage des armes par des criminels ou des fous, jamais leur libre disposition.

La version nue est la sienne. L’humiliation est « dans le programme et dans les murs » : une vie carcérale est par définition une vie dégradée, sans qu’aucune intention soit nécessaire. Il la nomme l’humiliation des droits, c’est-à-dire l’atteinte banale et généralisée aux droits à la vie, à la liberté, à la sécurité et à la dignité.

Reste la surpopulation, qu’il appelle la « canicule permanente de la prison ». Elle n’est selon lui ni soutenue en théorie ni voulue par quiconque, même si Françoise Tulkens suggère qu’elle est fonctionnelle, puisqu’elle privilégie la réponse à l’urgence sur les missions de base. Une réduction drastique des entrées la ferait disparaître et les conditions de vie s’amélioreraient. L’emprisonnement n’en cesserait pas pour autant d’humilier les droits fondamentaux. Rassurés par les bonnes raisons de punir, révoltés par les abus de quelques individus, inquiets des chiffres, nous restons aveugles à cette humiliation, et cet aveuglement, conclut-il, n’est ni théorique ni cynique : il est.

La position de Kaminski est radicale, mais on se doit de la suivre : supprimer la surpopulation ne suffirait pas à faire disparaître l’humiliation. Mais commençons quand même par là.


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