Israël: Transformer le foin en aiguilles

Pourquoi mobiliser les technologies les plus avancées pour tuer sans distinction ? Le sociologue Ori Schwarz s’est posé la question à propos de Gaza. Sa réponse, relayée par Hubert Guillaud Dans les algorithmes, dérange : l’intelligence artificielle n’a pas servi à mieux viser, mais à légitimer l’ampleur des frappes.

Un paradoxe qui dérange

L’armée israélienne s’est vantée de sélectionner ses cibles à l’aide des outils d’IA les plus sophistiqués. Pourtant, le résultat ressemble à une destruction massive et indiscriminée. Dans un article pour *Big Data & Society*, Ori Schwarz pointe la contradiction et la retourne en question : si l’objectif est de tuer sans distinction, pourquoi une technologie aussi avancée serait-elle nécessaire ?

Sa réponse renverse l’intuition. L’IA n’était pas requise pour personnaliser le traitement, mais pour justifier un traitement uniforme, en fabriquant des justifications sur mesure. Autrement dit, elle produit de la distinction au service de l’indiscrimination.

Fabriquer des cibles

L’image que le chercheur emploie est frappante. On présente souvent le big data comme l’outil qui trouve l’aiguille dans la botte de foin, la vraie menace parmi les innocent·e·s. Ici, c’est l’inverse : il s’agit de transformer le foin en aiguilles. D’incriminer presque chaque habitant·e, presque chaque immeuble, en tissant autour de lui un récit singulier qui l’associe à l’ennemi.

Ce basculement s’appuie sur deux mouvements anciens. L’individualisation de la guerre, d’abord, qui traite l’adversaire comme un suspect à poursuivre. La juridicisation, ensuite : pour établir la légalité d’une frappe, il faut des données. Beaucoup de données. Et l’IA en produit à la chaîne.

Gospel, Lavender et l’usine à cibles

Deux systèmes ont fonctionné en parallèle. Gospel pour les bâtiments, Lavender pour les personnes. Ce dernier attribuait à presque chaque habitant·e de Gaza un score de probabilité d’appartenance au Hamas : trente-sept mille Palestinien·ne·s ainsi désigné·e·s par l’algorithme. La méthode n’a rien d’inédit ; elle emprunte aux logiques de la police prédictive, dès 2015, quand un modèle scrutait déjà les réseaux sociaux d’adolescent·e·s pour prédire un passage à l’acte. Le score fait alors basculer la distinction entre combattant et civil d’une catégorie binaire vers un continuum statistique.

Créée en 2019, une Direction du ciblage a industrialisé la production. Au vingt-septième jour du conflit, l’armée annonçait avoir frappé douze mille cibles et en générer douze cents nouvelles par jour, grâce à une « usine » tournant sans interruption. L’accélération fut aussi politique : Netanyahou aurait reproché à son chef d’état-major de n’avoir bombardé « que » mille cinq cents objectifs en quarante-huit heures. Bilan, selon les chiffres cités : plus de soixante et onze mille morts, dont une part importante de femmes et de mineur·e·s, et une saisine de la Cour internationale de justice pour violation présumée de la Convention sur le génocide.

La confiance dans les chiffres

Pourquoi le calcul rassure-t-il autant ? Parce qu’un score porte une aura d’objectivité. Chaque frappe devient juridiquement justifiée, chaque mort civile regrettable mais légitime. Le sociologue Eric Bonds parle de « violence humanisée » : une pratique de surveillance et d’élimination doublée d’un discours emprunté au langage des droits humains.

Le glissement est subtil. En convertissant l’incertitude morale en risques mesurables, l’algorithme transforme un dilemme en procédure. Le statut moral ne dépend plus du résultat, mais du respect des étapes. On relève les seuils de « dommages collatéraux », on abandonne les tirs d’avertissement censés protéger les habitant·e·s, et le taux de mortalité civile s’envole. Préserver l’éthique en l’inscrivant dans le code : la promesse se retourne en son contraire.

L’humain, un alibi ?

Reste la figure rassurante de l’humain dans la boucle. Mais que valide-t-il, quand il lui faut vingt secondes pour approuver une recommandation ? Schwarz décrit même une stratégie de camouflage : dissimuler l’IA derrière une analyste de confiance pour que les agents acceptent ses résultats. La machine ne décide pas, dit-on. Elle se contente de désigner.

Le chercheur ajoute un avertissement. Une IA parfaite, sans erreur ni biais, produirait les mêmes effroyables conséquences, simplement en accélérant. Et ce pouvoir de légitimation ne restera pas confiné à un seul conflit : d’autres armées, elles aussi attachées au droit international, adoptent des systèmes comparables.

La guerre de demain se jouera sur les données, leurs croisements sans limites et des seuils ajustables. Le droit international, lui, n’a encore rien tranché.

Où s’arrête le calcul ?


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