À qui appartiendra l’intelligence artificielle ?

Dans un long entretien accordé à Wired fin juin, le sénateur Bernie Sanders qualifie l’intelligence artificielle de technologie la plus conséquente de l’histoire humaine, et s’alarme du silence qui l’entoure au Congrès. Recension d’une conversation où la question technique se mue, très vite, en question de pouvoir.


L’éléphant dans la pièce

Bernie Sanders a 84 ans et une conviction ancienne : la richesse concentrée menace la démocratie. Depuis 2023, il en fait un combat neuf, celui de l’intelligence artificielle. Ce qui le frappe d’abord, confie-t-il à la journaliste Katie Drummond, c’est un vide. Face à une technologie qui bouleversera « chaque aspect » de nos vies, il cherche au Congrès des débats à la hauteur et n’en trouve aucun. Pas une loi d’ampleur. Un éléphant au milieu de la pièce, que personne ne veut voir.

Ce silence n’a rien d’un hasard, explique-t-il. Qu’un·e élu·e s’avise de réguler, et le lendemain des millions de dollars de publicités hostiles s’abattent sur sa campagne. La peur, plus que l’ignorance, tient les langues. D’où deux initiatives. En mars, avec la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, il propose un moratoire sur la construction des centres de données tant que des garde-fous n’existent pas. En juin, il dépose l’American AI Sovereign Wealth Fund Act, qui taxerait les entreprises les plus riches du secteur pour reverser directement aux citoyen·ne·s une part de la richesse produite.

À qui appartient le savoir ?

Sur quoi repose l’IA ? Sur le travail et le savoir humains, répond Sanders. Les livres, les poèmes, les articles, les recherches scientifiques avalés par les modèles. Celles et ceux qui les ont produits n’ont, eux, rien touché. Wired elle-même, rappelle sa directrice, n’a perçu aucun dollar pour ce que l’IA a moissonné dans ses pages.

De là vient sa proposition la plus tranchante : que le public détienne la moitié de ces industries, avec la moitié des sièges au conseil d’administration. La moitié des richesses créées reviendrait alors à la collectivité. Sam Altman, qu’il a rencontré une heure, n’a pas caché sa réticence.

Le vertige des centres de données

Pourquoi la colère monte-t-elle contre les data centers ? Factures d’électricité, bruit, saccage des paysages : les motifs immédiats sont concrets. Mais Sanders y lit autre chose. Dans une petite commune, cinq bénévoles d’un conseil municipal se retrouvent face aux firmes les plus puissantes du monde, armées d’avocat·e·s et d’accords de confidentialité. Les habitant·e·s ignorent parfois ce qui se décide chez eux.

Le centre de données, dit-il, cristallise un sentiment plus large : celui d’une technologie imposée d’en haut, sans consentement. Derrière la facture, il y a l’emploi. Six à huit millions de personnes conduisent camions, taxis et voitures avec chauffeur ; au Texas, des poids lourds roulent déjà sans personne au volant. Où iront ces travailleur·euse·s de cinquante ans, demande le sénateur, quand leur métier aura disparu ? Cette dépossession, il la voit déjà se retourner en mobilisation : assemblées locales, urnes, primaires new-yorkaises emportées par la gauche.

Oligarchie et autoritarisme

Sanders refuse de séparer oligarchie et autoritarisme. « Frères jumeaux », dit-il. Il rappelle qu’Elon Musk aurait dépensé quelque 290 millions de dollars pour faire élire Donald Trump, et que le premier déplacement du second mandat fut pour l’Arabie saoudite. Fortune démesurée, mépris de la démocratie, appétit pour l’IA : le triangle se referme. Comment, s’étonne-t-il, peut-on juger impossible de garantir des soins à toutes et tous, mais parfaitement réaliste de bâtir des centaines de centres de données ?

Reste la peur intime, qu’il nomme sans détour. Les deepfakes qui mettent des mots dans la bouche d’autrui. La surveillance qui suit chaque trace laissée en ligne. Ces enfants confiés à des « compagnons » artificiels. Et l’avertissement de Geoffrey Hinton, prix Nobel et pionnier du domaine, sur une perte de contrôle aux conséquences possiblement calamiteuses.

Refuser la peur comme moteur

L’argument « il faut battre la Chine » ? Un épouvantail, tranche Sanders, une fausse urgence brandie pour tout permettre. Il dit avoir réuni autour d’une même table des scientifiques américain·e·s et chinois·es, mus par les mêmes inquiétudes. Contre le fatalisme, il convoque l’histoire longue des luttes : abolitionnistes, droits civiques, New Deal. Des combats jugés perdus d’avance, et pourtant gagnés. Sa boussole tient en peu de mots : une semaine de travail allégée à salaire égal, des richesses partagées, et surtout le refus de céder ce qui nous rend humains à des machines vouées à la seule efficacité.

L’entretien ne referme rien. Il laisse une question suspendue : une majorité en colère peut-elle peser plus lourd que quelques fortunes ? Sanders parie que oui, sans prétendre connaître la réponse.

Qui tiendra la bougie ?

#IntelligenceArtificielle #Démocratie #DroitsHumains #JusticeSociale #Oligarchie


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