Un siècle pour réparer le monde

Premier plan entièrement chiffré pour concilier justice sociale et habitabilité de la planète, le Global Justice Report du World Inequality Lab décrit un monde à 1,8 °C en 2100 où 89 % de l’humanité double ses revenus. Sa thèse dérange : sans réduction drastique des inégalités, il n’y aura pas de transition du tout.

Cent trente-six pages, deux siècles de données, une équipe coordonnée notamment par Lucas Chancel et Thomas Piketty. Là où les scénarios du GIEC traitent le climat à part, le Global Justice Report modélise tout ensemble : redistribution mondiale, réforme de l’ordre financier international, transformation énergétique et changement des modes de consommation. Avec une conclusion simple et vertigineuse : un siècle juste est matériellement possible.

Trois piliers, pas un de moins

La décarbonation rapide des énergies ? Indispensable, mais insuffisante. Il faut y ajouter la sobriété : réduction du temps de travail, baisse de l’empreinte matérielle, transformation de l’alimentation et reforestation. Et ni l’une ni l’autre ne sera financée ou politiquement tenable sans le troisième pilier : une compression massive des inégalités de revenu, de patrimoine et de pouvoir, entre pays comme à l’intérieur de chacun. L’égalité n’est pas un supplément d’âme. Elle est la condition du climat.

Au passage, le rapport règle un vieux débat : la sobriété ciblée bat la décroissance uniforme. Mieux vaut un monde prospère qui transforme ses secteurs, son alimentation et ses forêts qu’un appauvrissement général sans changement de structure.

À quoi ressemblerait 2100

Le scénario donne le vertige. Un revenu mensuel de 5 000 euros par habitant·e dans tous les pays, là où l’écart va aujourd’hui de 290 euros en Afrique subsaharienne à 4 590 en Amérique du Nord. Mille heures de travail par an au lieu de 2 100, soit 25 heures par semaine et douze semaines de congés, dans la droite ligne des conquêtes ouvrières de 1860 à 1980. L’égalité complète entre femmes et hommes, au travail comme à la maison. L’éducation et la santé qui passent de 11 % à 43 % des heures travaillées de l’humanité. Les 50 % les plus pauvres qui détiennent 30 % du patrimoine mondial contre 2 % aujourd’hui, pendant que la part des milliardaires est divisée par cent. Et au bout : 1,8 °C de réchauffement, contre plus de 4 °C si rien ne change.

Utopique ? La Suède consacre déjà plus de 30 % de ses heures de travail à l’éducation et à la santé. Et la compression des inégalités proposée reproduit simplement, à l’échelle du monde, ce que l’Europe occidentale et nordique a réalisé au XXe siècle.

Qui paie ?

Un Fonds mondial pour la justice, alimenté par un impôt mondial sur la fortune (jusqu’à 20 % par an sur les milliardaires) et sur le revenu (jusqu’à 90 % au sommet), visant 1 % de la population mondiale. Son budget : 10,3 % du PIB mondial par an, quand l’aide au développement et les budgets cumulés de l’ONU, du FMI et de la Banque mondiale plafonnent à 0,4 %. Chaque pays reçoit un dividende égal par habitant·e pour financer climat, écoles et hôpitaux. Comment qualifier d’irréaliste un plan dont les transferts Nord-Sud (0,8 % du PIB mondial par an) restent inférieurs aux dommages coloniaux et climatiques que le Nord a infligés depuis 1800 ?

Une personne, une voix

Le rapport ne s’arrête pas aux chiffres : il s’attaque à la ploutocratie mondiale. Au FMI et à la Banque mondiale, l’Europe et l’Amérique du Nord pèsent quatre fois leur poids démographique ; l’Afrique subsaharienne, quatre fois moins. Le plan propose le passage au principe une personne-une voix, une Union internationale de compensation et une monnaie de réserve onusienne pour mettre fin aux « privilèges exorbitants » : les rendements que les pays riches captent sur leurs actifs étrangers représentent deux fois l’aide au développement.

Et nous, dans tout ça ?

Les auteur·rice·s sont lucides : aucun chiffre ne remplacera un mouvement citoyen massif, des syndicats, des partis capables de gagner la bataille culturelle sur le sens de la sobriété et de la prospérité. Le plan peut même démarrer sans Washington ni Pékin, à condition d’une coalition décidée et de tarifs correctifs sur les récalcitrants. Et l’histoire plaide pour elles et eux : les impôts sur le revenu sont nés à 2-5 % avant de bondir à 80-90 % en quelques années. Qui aurait parié, en 1910, sur la social-démocratie suédoise ?

Le rapport se présente comme une base de délibération, pas comme un dogme. Il pose sur la table ce qui manquait au débat : la preuve que c’est possible. Tout est chiffré. Sauf notre volonté.

#DroitsHumains #JusticeClimatique #Inégalités #JusticeFiscale


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