Salomé Saqué : « L’extrême droite ne résoudra jamais la question sociale »

La montée des autoritarismes coïncide avec une concentration inédite des richesses. Pour la journaliste économique Salomé Saqué, l’extrême droite offre une réponse xénophobe à un problème qui est d’abord social : le déclassement et le sentiment d’injustice. Entretien sur les narratifs qui nous empêchent de penser le partage des richesses.

Voir aussi: Ce n’est pas de l’alarmisme, ce sont des données

On ne parle quasiment plus de classes sociales dans les débats, y compris lorsqu’on cherche à expliquer l’émergence de l’extrême droite. Pourquoi ?

Oui, quelque chose a bougé dans la manière dont on pense la classe sociale, et dans l’analyse aussi des raisons du glissement vers l’extrême droite. Je pense que le vote d’extrême droite ne s’explique pas de façon binaire, avec une seule grande cause. En tant que journaliste, j’ai beaucoup regardé ce que disaient les spécialistes sur le sujet — les universitaires, les sociologues : ils ne sont pas d’accord entre eux. Je ne peux donc pas apporter une explication trop simpliste à cette question.

Mais je constate que l’émergence de ces mouvements autoritaires intervient dans un moment de crise du système économique. Et ce n’est pas un hasard que cela arrive au moment où l’on a beaucoup de mal à faire perdurer ce système de la croissance éternelle, de l’exploitation des ressources d’autres pays, d’autres peuples. On en parle encore, mais plus de la même manière qu’au XIXᵉ siècle. Des bouleversements sont intervenus : le gâteau n’est pas infini, on ne peut pas le rendre indéfiniment plus gros. Et donc se pose la question du partage des richesses.

« C’est la faute de l’étranger » : une réponse simpliste à un problème réel

Je pose cette question de la montée des autoritarismes à un moment où le partage des richesses non seulement n’est pas effectif, mais devient de moins en moins important et de plus en plus concentré. Les partis d’extrême droite apportent une réponse simpliste et erronée à un problème économique plus large : celui de l’accès aux ressources, de la dignité des conditions de vie. Ils disent : « C’est la faute de l’étranger, c’est la faute de telle minorité, de telle religion. » Et si l’on évince cette communauté, la promesse, c’est : « Vous allez retrouver vos conditions de vie d’avant » — des conditions complètement fantasmées, qui n’ont jamais été réelles.

Il y a donc une approche économique du problème, même si elle est totalement infondée. Ils affirment souvent : « Les étranger·ère·s vous volent votre travail. » Cela montre bien que c’est un vrai sujet : le pouvoir d’achat, le pouvoir économique, l’insertion professionnelle. Au lieu de le prendre avec une approche de classe, ils le prennent avec une approche xénophobe. Mais l’enjeu, lui, est réel. C’est l’un des terreaux de la montée du vote pour ces partis : ce déclassement d’une partie des populations, et ce sentiment d’injustice que ressentent beaucoup de gens sur le plan économique, alors même qu’ils occupent des positions très différentes dans la société.

C’est pour cela qu’il y a urgence. Si l’on entend faire face à l’extrême droite, on ne peut pas faire l’économie de ces problèmes — économiques, pour le coup. On ne peut pas éviter cette question de la répartition des richesses, de l’organisation économique de notre société : qui possède quoi, qui produit quoi, dans quelles conditions. Évidemment, c’est beaucoup plus compliqué d’essayer de résoudre cela que de désigner un·e responsable factice de tous les maux.

Cela dit, il est important de souligner que, dans tous les pays où l’extrême droite arrive au pouvoir, elle ne résout pas ces questions économiques. La promesse — « On va expulser des étranger·ère·s et vos conditions de vie vont s’améliorer » — ne se vérifie jamais. Ce n’est pas ce qui se passe. À aucun moment ces partis n’apportent une rupture économique, à aucun moment ils ne changent l’ordre social. Au contraire : ils le renforcent, dans leur programme comme dans son application. Il y a très peu de doute là-dessus.

Ce qui m’interpelle davantage, c’est de comprendre pourquoi ils ont gagné certains esprits avec des discours qui ne sont pas corrélés à la réalité de ce qu’ils font — littéralement, même avant d’arriver au pouvoir, de ce qu’ils votent au Parlement. En France, à l’Assemblée nationale comme au Parlement européen, que votent-ils ? Ils ne protègent globalement pas les droits des travailleur·euse·s, encore moins ceux des plus vulnérables et des plus précaires. Il y a là un travail de clarification, de décryptage, que nous essayons de faire du côté des journalistes.

On voit s’imposer progressivement une logique schmittienne — désigner un « ennemi public » commun, ici le migrant, pour garantir la cohésion sociale — y compris dans les partis du centre. Mais cela pose la question du narratif d’une alternative, alors qu’on fait face à une situation économique qui réclamerait une forme de mondialisation du contrôle.

Un peu ce que disait Piketty dans son dernier ouvrage du contrôle fiscal » c’est certain.

Les libertariens sont en train de s’imposer, sur le plan politique comme économique. Quelques pour cent détiennent presque tout. Si la gauche arrive au pouvoir, en sera-t-elle capable ?

C’est toute la question : a-t-elle les recettes ? La gauche au sens partisan, je ne sais pas — ce ne sont pas les partis politiques que je couvre, et je ne fais pas de politique partisane. En revanche, je fais le constat, comme certain·e·s économistes et comme les personnes qui documentent cette situation, qu’on ne peut pas se passer de mesures internationales sur la question du contrôle fiscal. Et ce n’est pas si inatteignable : des choses ont déjà été mises en place. En réalité, tous les États du monde ont intérêt à ce que cela se fasse. Ensuite, ils peuvent disposer de leur argent comme ils l’entendent pour leur propre pays. Mais que cela leur échappe complètement est néfaste pour tout le monde, sur le long terme. Donc non, ce n’est pas si inatteignable.

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Le mythe de la méritocratie, machine à reproduire les inégalités

Je regarde le programme du Vlaams Belang ou du RN : leur narratif a glissé vers la gauche sur le terrain social, je dirais sur les services publics.

Dans la pratique, non. Même si, officiellement, ils prônent la défense des services publics — c’est ce qu’ils disent publiquement — ce n’est pas du tout ce qu’on retrouve dans leur programme. Il faut vraiment le préciser. Le RN repose sur une idéologie extrêmement méritocratique : l’idée qu’on a ce qu’on mérite. Ils parlent aussi d’« assisté·e·s », de personnes qui profiteraient des aides. Ils ne visent pas que les étranger·ère·s, mais aussi celles et ceux qui ne travaillent pas, qui dépendent de l’aide sociale.

C’est précisément le moment, en Belgique, avec l’attaque contre les malades de longue durée et contre les chômeur·euse·s : 200 000 personnes exclues du chômage.

Si l’on revient à cette question du narratif, ce qui est très compliqué à combattre, c’est l’idée du « quand on veut, on peut », cette méritocratie très installée, y compris dans des sociétés fortement inégalitaires comme les États-Unis. Elle a imprégné les esprits. Il y a cette idée que les très riches, d’une certaine manière, méritent ce qu’ils ont. Ce qu’il faut rappeler, c’est que cette notion implique aussi que les très pauvres mériteraient leur sort. Et cela, on l’intègre beaucoup moins.

Plusieurs phénomènes s’opèrent, dont un biais du survivant chez les personnes qui « réussissent », qui parviennent à s’extraire de leur classe sociale. On en fait des exemples : les fameux personnages de transfuges de classe qu’on adore mettre en scène au cinéma, dans la littérature, dans les médias. On les adore parce qu’ils viennent valider un système : « Même si c’est difficile, c’est possible » — donc ce système serait acceptable.

C’est compliqué, parce qu’entre la réalité de la sociologie et la volonté de croire au rêve qu’à tout moment, même très pauvre, on pourrait devenir Jeff Bezos, c’est ce second récit qui l’emporte. Cela explique que la plupart des gens soient contre la taxe sur l’héritage. Cela me frappe énormément. En dépit des travaux d’économistes comme Thomas Piketty, ou de Mélanie Plouviez, qui a écrit un livre incroyable, L’Injustice en héritage — en dépit de toutes les données scientifiques sur le poids de l’héritage, sur la reproduction des inégalités et sur la pauvreté qu’il engendre — la majorité des gens, y compris les plus pauvres, sont très massivement contre cette taxation, dont ils ne bénéficieront pourtant jamais.

Cela montre une victoire dans la bataille culturelle menée par les libéraux et les ultralibéraux, aujourd’hui reprise par l’extrême droite, et qui nous dispense de réfléchir collectivement à la manière de nous organiser pour que tout le monde ait des conditions de vie dignes. Parce que c’est bien cela, le but final. Mon travail de journaliste, encore une fois, c’est simplement d’expliquer ça. Nous avons fait beaucoup d’émissions là-dessus sur Blast. Ce mythe de la méritocratie, qui n’a jamais existé — comme l’a très bien documenté Michael Sandel, qui remet en cause le concept même de méritocratie — m’intéresse énormément. Le jour où tout le monde le comprendra, il sera compliqué pour ces partis de continuer à s’appuyer sur ces narratifs, et d’éviter la question des réponses économiques.

C’est pour cela que je suis journaliste économique : tout ça peut avoir une utilité en termes de citoyenneté. Ce sont des sujets d’intérêt public.

Michael Sandel

Philosophe politique américain, professeur à l’Université Harvard. Proche du courant communautarien (qu’il conteste), il est connu pour sa critique sans concession de la théorie libérale de la justice et du mérite de John Rawls. Dans La Tyrannie du mérite, il remet en cause le concept même de méritocratie.

Mélanie Plouviez, L’Injustice en héritage

Sous-titré Repenser la transmission du patrimoine (La Découverte, 2025). L’autrice y documente le poids de l’héritage dans la reproduction des inégalités — et le paradoxe d’une opposition massive à sa taxation, y compris chez celles et ceux qui n’en bénéficieront jamais.


Entretien réalisé à Spa, le 9 juin 2026, par Philippe Hensmans.