Trump et l’effondrement de l’asile mondial

Sur les quelque 6 000 personnes admises aux États-Unis cette année au titre de réfugiées, toutes sauf trois sont des Afrikaners blanc·he·s. Le New Yorker documente la mise à mort méthodique du programme américain de réinstallation, et avec elle l’effondrement d’un pilier de la protection internationale. Lorsqu’un État inverse les principes qu’il a contribué à fonder, c’est l’idée même d’asile qui se vide de son sens.

Un programme méthodiquement détricoté

Le 21 janvier 2025, quelques heures après son investiture, Donald Trump signe le décret « Realigning the United States Refugee Admissions Program ». Effet immédiat : suspension intégrale des admissions, gel des financements, plus de 12 000 voyages déjà programmés annulés. Pendant des décennies, les États-Unis ont assuré plus des deux tiers des réinstallations mondiales — davantage à eux seuls que tous les autres pays réunis. Ce pilier, construit par le Refugee Act de 1980 sur les ruines morales du refus d’accueillir les Juif·ve·s pendant la Shoah, est aujourd’hui démantelé pièce par pièce. Plus de 100 000 personnes conditionnellement approuvées attendent désormais dans le vide.

Une exception racialisée

Trois semaines plus tard, un second décret crée un programme spécifique pour les Afrikaners, ces descendant·e·s blanc·he·s des colons européen·ne·s d’Afrique du Sud, présenté·e·s comme « victimes de discrimination raciale ». Le plafond 2026 est fixé à 7 500 personnes — un plus bas historique. Sur les 6 000 admis·es à ce jour, toutes sauf trois sont des Afrikaners. La théorie complotiste du « génocide blanc », promue par Elon Musk et Stephen Miller, qu’un juge sud-africain a qualifiée de « clairement imaginée », est devenue politique publique. Les familles soudanaises, syriennes, afghanes dont les dossiers étaient validés depuis des années restent bloquées en Jordanie, au Kenya, au Qatar. La couleur de peau filtre désormais ce que le droit prétendait protéger sans distinction.

Le non-refoulement attaqué

À l’Assemblée générale de l’ONU à l’automne 2025, l’administration américaine plaide pour rendre le statut de réfugié·e « temporaire, pas permanent ». Derrière la formule technique se joue l’érosion du principe de non-refoulement, pierre angulaire du droit international, qui interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle risque la persécution. Najmaldeen Mussa, militant soudanais torturé sous Bachir, attendait son vol vers le Nebraska. Il croupit aujourd’hui dans un centre de détention jordanien, en attente d’expulsion vers un Soudan en guerre où il craint pour sa vie. Combien d’autres Mussa avant que nous regardions ?

Et nous, dans tout ça ?

Comment réagir, ici, à cet effondrement ? Lors du premier mandat Trump, le Canada et plusieurs pays européens avaient compensé en augmentant leurs quotas. Cette fois, ces mêmes pays — Allemagne, France, Autriche, Italie — réduisent les leurs, sous la pression de leurs droites nationalistes. L’espace de protection « se contracte » partout, constate l’International Refugee Assistance Project. La Belgique n’est pas en reste, elle qui peine déjà à honorer ses obligations envers les demandeur·euse·s d’asile dormant sur ses trottoirs. Comment exiger des autres ce que nous ne tenons plus nous-mêmes ? Comment croire encore au discours universaliste de nos chancelleries lorsque l’accueil devient sélectif jusqu’à la peau ?

Ce qui tient encore

Le HCR a supprimé 5 000 emplois. Le Center for Victims of Torture a dû fermer ses programmes de soutien aux survivant·e·s. Des dizaines de milliers de personnes vulnérables — femmes violées par les RSF au Darfour, personnes LGBTQ+ menacées de mort, ex-collaborateur·rice·s afghan·e·s des forces alliées — sont abandonnées en cours de procédure. Mais des avocat·e·s plaident encore. IRAP a déposé la class action Pacito v. Trump. Des collectivités, des ONG, des Églises, des bénévoles continuent d’accueillir, de plaider, de relier. L’architecture s’effrite, mais des mains la tiennent encore. Une étude récente du Department of Health and Human Services rappelle qu’entre 2005 et 2019, les réfugié·e·s ont payé 581 milliards de dollars d’impôts de plus que ce qu’ils et elles ont coûté. Le « narratif » du fardeau ne résiste pas aux chiffres.

Nous ne sommes pas spectateur·rice·s. Nos gouvernements signent encore les conventions de Genève. Notre voix, notre vote, notre vigilance comptent. Défendre l’asile, c’est défendre l’idée que des personnes existent indépendamment de leur utilité ou de leur couleur de peau.

Tenir bon. Maintenant.

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