La Belgique au miroir de Genève

Le 4 février 2026, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a publié sa compilation pour l’Examen périodique universel de la Belgique (voir bas de page), prévu en mai au Conseil des droits de l’homme. Neuf pages, cinquante-cinq paragraphes, cinq mécanismes onusiens. Et un constat qui se répète, comme un écho.

Une convergence qui force la lecture

Le document n’émane pas d’une ONG militante ni d’un État rival : il agrège les recommandations adressées à la Belgique par le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale, le Comité CEDAW, le Comité des droits des personnes handicapées, l’UNESCO et le Mécanisme international d’experts indépendants chargé de promouvoir la justice et l’égalité raciales dans le maintien de l’ordre. Cinq instances distinctes, des mandats différents, des méthodologies propres — et un diagnostic qui se recoupe avec une netteté inhabituelle. Profilage racial, surpopulation carcérale, accueil défaillant des personnes en quête de protection, éducation inclusive en panne, violences fondées sur le genre, fragilité du cadre antiraciste : la Belgique de 2026 reçoit la même cartographie de manquements que celle de 2021.

Le plan qui n’arrive pas

Le Mécanisme d’experts comme le Comité CEDAW recommandent — à nouveau — l’adoption d’un plan d’action interfédéral contre le racisme. Le rapport relève avec satisfaction que la Wallonie, la Communauté française, la Région bruxelloise et la Région flamande développent leurs propres dispositifs ; il regrette dans la même phrase qu’aucun cadre interfédéral n’ait pu être établi. La complexité institutionnelle belge fonctionne ici comme un alibi : chaque entité agit, et personne n’agit ensemble. Pendant ce temps, les jeunes africain·e·s et d’ascendance africaine continuent, selon le Mécanisme, de manifester une profonde méfiance envers les forces de l’ordre. Méfiance que des contrôles d’identité non enregistrés, l’absence de garde-fous sur l’intelligence artificielle policière et la lenteur des enquêtes sur les violences à caractère raciste ne contribuent pas à apaiser.

Les corps qu’on enferme, les enfants qu’on trie

Trois organes différents convergent sur l’état des prisons belges : surpopulation, surreprésentation des personnes d’ascendance africaine, incarcération de personnes ayant un handicap psychosocial qui n’y reçoivent pas les soins requis et y subissent souvent une médication excessive. Le Comité CRPD signale par ailleurs qu’en Belgique, les écoles ordinaires peuvent encore refuser un·e élève handicapé·e au motif que les aménagements raisonnables seraient « trop contraignants » — alors même que notre pays affiche le pourcentage le plus élevé d’élèves scolarisé·e·s dans l’enseignement spécialisé de toute l’Union européenne. Comment soutenir, à Genève, qu’on défend l’inclusion, lorsqu’on trie aussi tôt, aussi systématiquement, et avec une telle constance statistique ?

Les invisibles que le rapport ramène à la lumière

Restent celles et ceux que la compilation tire patiemment de l’ombre. Les demandeur·euse·s d’asile dont l’accueil défaille, encore. Les migrant·e·s sans papiers que la police, selon le Mécanisme, expulse de leurs logements pour les renvoyer à la rue, parfois avec un usage excessif de la force. Les travailleuses domestiques signalées comme victimes d’exploitation par leurs employeurs. Les femmes victimes de violences fondées sur le genre, dont les places en centres d’accueil restent limitées et dont les fonds dédiés sont, selon le Comité CEDAW, en baisse. Les femmes dont la nationalité ou le titre de séjour ont été révoqués parce que leur nom — ou celui d’un·e proche — figurait dans une base de données antiterroriste. Et cette pratique, dont le Comité CRPD demande la cessation, qui consiste pour la Belgique à accueillir activement dans ses hôpitaux psychiatriques des personnes handicapées résidant en France. Comment se présenter à Genève sans avoir, au préalable, croisé ces regards ?

Une parole sans force exécutoire, mais

La parole des Nations Unies n’a pas force exécutoire. Elle a force de témoignage. Elle s’adresse à un État qui aime se présenter, dans les travées du Conseil, comme un·e défenseur·euse exigeant·e des droits humains. À ses représentant·e·s, désormais, d’en faire quelque chose. Aux citoyen·ne·s, surtout, de leur rappeler que ces cinquante-cinq paragraphes ne se rangent pas dans un classeur diplomatique : ils nomment des vies.

À nous d’agir.


📌 Qu’est-ce que l’EPU ?

L’Examen périodique universel est le mécanisme du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies par lequel chaque État membre de l’ONU — tous les 193 — voit, à tour de rôle, sa situation des droits humains examinée par ses pairs. Le dispositif a été créé en 2006 et fonctionne par cycles d’environ quatre ans et demi.

Chaque examen repose sur trois documents : le rapport national rédigé par l’État lui-même, une compilation établie par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme à partir des observations des organes de traités, des procédures spéciales et des agences onusiennes, et un résumé des contributions de la société civile (ONG, institution nationale des droits humains, syndicats, milieux académiques).

L’examen se tient à Genève, au sein du Groupe de travail sur l’EPU, lors d’un dialogue interactif au cours duquel les autres États posent des questions et formulent des recommandations. L’État examiné peut ensuite accepter ou prendre note de chacune d’elles ; il rendra compte de leur mise en œuvre lors du cycle suivant.

La Belgique passe son quatrième EPU lors de la 52ᵉ session du Groupe de travail, du 4 au 15 mai 2026. Le document recensé ici est la compilation du HCDH — la photographie onusienne, la plus institutionnelle des trois, celle qu’aucun ministère ne peut écarter d’un revers de main.

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