Au terme de son mandat de Rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté, Olivier De Schutter livre une feuille de route exigeante. Sa thèse tient en une phrase : la pauvreté n’est pas une fatalité, elle est fabriquée. Et ce qui se fabrique peut se défaire.
Les chiffres ouvrent le dossier sans détour : 845 millions de personnes vivent sous le seuil officiel d’extrême pauvreté, fixé à 3 dollars par jour. Un seuil qui maquille la réalité. À 8,20 dollars, ce sont 45 % de l’humanité qui basculent dans la précarité extrême. Pendant six ans, De Schutter aura martelé une évidence dérangeante : nos gouvernements ne se contentent pas d’enregistrer la pauvreté, ils la produisent — par des salaires de misère, des logements inaccessibles, des services publics démantelés, des emplois jetables. Une pauvreté manufacturée, donc politique, donc réversible.
Sortir du dogme de la croissance
Le rapport s’attaque frontalement à un mythe tenace : la croissance du PIB suffirait à « soulever toutes les barques ». Le bilan est sans appel. Croissance et précarité ont prospéré ensemble, pendant que les inégalités se creusaient, que la santé mentale des travailleur·euse·s s’effondrait sous la pression de la compétition, et que la dégradation écologique s’accélérait. Tant que l’économie continuera à fabriquer de la pauvreté à un bout, aucune politique sociale ne pourra indéfiniment la compenser à l’autre. Pour le juriste belge, il faut donc cesser de réparer après coup et transformer la machine elle-même : combiner redistribution ex post, réformes du marché et investissement social ex ante. Bref, ce que le rapport nomme des « réformes non-réformistes ».
Une feuille de route co-construite
Cette Roadmap for Eradicating Poverty Beyond Growth, adoptée le 22 avril 2026 sous l’égide de l’OIT et de la Coalition mondiale pour la justice sociale, n’est pas l’œuvre d’un cénacle d’expert·e·s. Elle est le fruit de dix-huit mois de consultations rassemblant plus de 400 contributeur·rice·s : agences onusiennes, syndicats, mouvements de base, universitaires, organisations du Sud comme du Nord. Elle se présente comme un menu d’options, à adapter selon les contextes nationaux, et non comme un plan unique imposé d’en haut. Sa logique reste expérimentaliste : chaque mesure est documentée par un policy profile qui en pèse les forces et les limites, à partir d’expériences déjà menées ailleurs. La démarche se prolongera dans l’initiative New Economies for Eradicating Poverty (NEEP), conçue comme une plateforme d’apprentissage collectif.
Six piliers pour une économie des droits humains
L’architecture est claire : transformer les systèmes économiques (fiscalité juste, finance régulée, économie sociale et solidaire) ; refonder le travail et le soin (revenus garantis, démocratie économique, valorisation du care) ; universaliser les services publics et la protection sociale ; rendre justice à l’écologie (sobriété, communs, justice climatique) ; refonder l’ordre économique international (justice fiscale, annulation de dettes) ; démocratiser la planification (assemblées citoyennes, indicateurs de bien-être au-delà du PIB). Le tout adossé à un cadre juridique : celui des droits humains, qui cesserait d’être un horizon décoratif pour devenir une boussole opérationnelle.
Et nous, dans tout ça ?
Comment continuer à célébrer chaque dixième de point de croissance comme une victoire, lorsqu’il s’accompagne d’une concentration accrue des richesses et d’un climat qui se dérègle ? Comment accepter que la lutte contre la pauvreté reste cantonnée à la charité publique, alors que les leviers structurels — fiscalité, salaires, dette, services publics — sont bien identifiés ? Et comment ignorer la voix des premier·ère·s concerné·e·s, dont De Schutter rappelle qu’aucune expertise ne peut remplacer la leur ?
Une boussole pour l’après
Le mandat du juriste belge s’achève, mais le chantier qu’il ouvre engage déjà le prochain agenda mondial du développement, post-2030. La feuille de route est posée sur la table : accessible, opérationnelle, étayée par 400 contributions et des dizaines de profils de politiques publiques. Reste à ce que les gouvernements — y compris le nôtre — cessent de s’en remettre à la seule croissance et acceptent de regarder en face la mécanique qu’ils alimentent.
Manufacturée, donc démontable.
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