Dans sa préface au rapport annuel 2026 d’Amnesty International, Agnès Callamard qualifie 2025 d’« année des prédateurs ». Trump, Poutine, Netanyahou : une stratégie de conquête, des destructions de grande ampleur, et des gouvernements européens qui, pour la plupart, ont choisi la capitulation. Mais la secrétaire générale refuse le défaitisme et démonte méthodiquement le récit selon lequel l’ordre international de 1948 aurait toujours été une « chimère ».
L’année où les pare-feu ont cédé
Le diagnostic est implacable. Tout au long de 2025, selon Agnès Callamard, « le bien commun de l’humanité » a été la proie de « prédateurs voraces » dont la soif de domination économique s’est traduite par répressions, déplacements forcés et violences massives. Gaza, Ukraine, Soudan, RDC, Myanmar, Iran : les atrocités s’enchaînent. Face à cela, la plupart des gouvernements, notamment européens, ont « joué la carte de la capitulation ». Certains sont allés jusqu’à imiter les prédateurs ; d’autres ont préféré se fondre dans leur ombre. Seule une poignée d’États leur ont fait front.
La fable de « l’illusion »
C’est peut-être la contribution la plus forte du texte. Au discours qui présente désormais l’ordre de 1948 comme obsolète, Callamard oppose un rappel historique précis : la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Convention sur le génocide, les Pactes internationaux ne sont pas tombés du ciel. Ils sont le fruit du travail, « souvent au grand dam d’acteurs bien plus puissants », de générations de diplomates et de militant·e·s, notamment issu·e·s des jeunes États d’Afrique, des Caraïbes, d’Amérique latine et d’Asie. Et la formule claque : « Il n’appartient pas à celles et ceux qui trahissent les promesses de proclamer que celles-ci sont illusoires. »
Un « nouvel ordre » qui sent le vieux monde
Début 2026, le secrétaire d’État états-unien Marco Rubio a exposé la vision de substitution : une alliance de pays occidentaux et chrétiens menée par Washington, enracinée dans un « héritage commun » présenté en termes romantiques. Callamard renvoie froidement l’image : cette histoire est aussi « faite de domination, de colonialisme, d’esclavage et de génocide ». Pas d’alternative réelle du côté de Pékin non plus, qui rejette l’universalité des droits humains. Ce qu’on nous propose ? La suprématie du commerce et l’hégémonie de la technologie, la guerre à la société civile, l’envolée des budgets militaires et les coupes dans l’aide internationale.
Ce qui a résisté, quand même
Et pourtant. La préface détaille les brèches ouvertes en 2025 : mandats d’arrêt de la CPI contre deux dirigeants talibans pour persécution liée au genre, remise de l’ancien président philippin Rodrigo Duterte à la Cour, 156 États votant pour des négociations sur les armes autonomes, avis consultatifs climatiques de la CIJ et de la Cour interaméricaine, grèves de dockers en Espagne, en France, en Grèce, en Italie, au Maroc et en Suède pour bloquer les livraisons d’armes vers Israël. La Belgique figure nommément parmi les États qui se sont engagés à infléchir ou suspendre ce commerce d’armes avec Israël — aux côtés notamment de l’Espagne, de l’Afrique du Sud, de la Colombie et de la Slovénie. Au Népal, un gouvernement est tombé sous la pression d’une jeunesse mobilisée contre la corruption. Au Danemark, en Norvège, au Luxembourg et au Malawi, les droits reproductifs ont progressé.
Subir l’histoire, ou l’écrire ?
Comment accepter que des puissant·e·s décrètent « illusoire » ce qui a protégé, même imparfaitement, des millions de personnes ? Comment se résigner à voir l’ordre fondé sur les règles remplacé par celui des prédateurs, simplement parce qu’il dérange leurs intérêts ? Et comment nos gouvernements peuvent-ils financer la diplomatie multilatérale tout en se taisant devant le génocide à Gaza ? Callamard ne prétend pas que le système de 1948 soit parfait : elle rappelle le « deux poids, deux mesures », la paralysie, les millions de victimes ignorées. Mais résister, prévient-elle, ne signifie pas défendre un monde figé. C’est « imaginer une vision transformée et transformatrice des droits humains ».
Le message final est sans ambiguïté : « Nous ne subissons pas seulement l’histoire. Nous l’écrivons aussi. » À chacun·e, dans son rôle — électeur·rice, consommateur·rice, militant·e, investisseur·euse — d’écrire la suite.
Résister. Transformer. Écrire.
#DroitsHumains #Amnesty #Multilatéralisme #Callamard #Résistance