Dans une analyse publiée par l’IRIS, la chercheuse Anne Sénéquier, co-directrice de l’Observatoire de la santé mondiale, documente les conséquences environnementales et sanitaires durables du conflit en Iran. Son constat dépasse le théâtre des opérations : les guerres contemporaines ne détruisent plus seulement des territoires et des infrastructures, elles fragilisent les systèmes écologiques dont dépend la stabilité même des sociétés.
Des panaches au-dessus de Téhéran
Les frappes contre plusieurs dépôts pétroliers iraniens ont libéré, au-dessus d’une agglomération de près de dix millions d’habitant·e·s, d’épaisses fumées chargées de benzène, de formaldéhyde, d’hydrocarbures aromatiques polycycliques et de particules fines. Documentés par satellite via le programme européen Copernicus, ces panaches s’inscrivent dans la durée : ils aggravent les pathologies respiratoires et cardiovasculaires existantes, et accroissent à long terme les risques de cancers et de troubles neurologiques. Dans un pays où la qualité de l’air constitue déjà l’un des principaux problèmes environnementaux, des millions de civil·e·s respirent désormais les conséquences invisibles d’un conflit dont ils ne sont pas acteur·rice·s.
L’héritage invisible des décombres
Au-delà des incendies spectaculaires, les explosions et les destructions urbaines libèrent des cocktails de plomb, cadmium, nickel, chrome — métaux lourds qui pénètrent les sols et les chaînes alimentaires pour des décennies. Amiante, produits chimiques industriels, munitions non explosées : la gestion de ces débris devient l’un des principaux défis de l’après-guerre. À Gaza, des millions de tonnes de gravats compliqueront durablement toute reconstruction. En Ukraine, les bombardements industriels ont dispersé des polluants persistants, tandis que la destruction du barrage de Kakhovka en 2023 a libéré sédiments contaminés et polluants industriels sur le bassin inférieur du Dniepr. Comment parler de paix tant que la terre reste empoisonnée ?
L’eau, nouvelle arme de guerre ?
L’Iran traverse une crise hydrique aiguë, marquée par des sécheresses récurrentes et la surexploitation des nappes phréatiques. Or les hydrocarbures écoulés par les frappes contaminent désormais cours d’eau et sous-sols, susceptibles d’altérer durablement la qualité de l’eau. Des accusations d’attaques contre une usine de dessalement sur l’île de Qeshm révèlent une bascule inquiétante : les infrastructures hydriques deviennent des cibles stratégiques à part entière. Priver une population d’eau potable n’est pas un dommage collatéral — c’est une méthode. Le droit international humanitaire la proscrit, mais l’opinion publique l’ignore encore largement, alors même que le précédent existe : en 1991, l’incendie de plus de six cents puits de pétrole au Koweït avait déjà signé l’une des pires catastrophes environnementales liées à un conflit.
Vers une comptabilité écologique des conflits
Selon le Conflict and Environment Observatory, les armées et leurs chaînes d’approvisionnement représentaient 5,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre en 2022. Un niveau comparable à celui de l’aviation civile, pourtant absent du débat public sur les responsabilités climatiques. Pendant que l’on somme les citoyen·ne·s de réduire leur empreinte, les conflits armés accélèrent silencieusement le franchissement de plusieurs limites planétaires identifiées par le Stockholm Resilience Centre — climat, pollution, biodiversité, cycles biogéochimiques. La sécurité humaine ne se résume pas à l’équilibre des puissances ou aux capacités militaires : elle dépend aussi, et peut-être surtout, des écosystèmes qui rendent la vie humaine possible.
Cette analyse rappelle une évidence trop souvent oubliée : il n’existe pas de droits humains sur une planète invivable. Tant que la guerre restera tolérée comme instrument politique, elle continuera d’hypothéquer notre habitabilité commune. Documenter, mesurer, nommer les écocides militaires : voilà le préalable à toute exigence de justice climatique et sanitaire. À l’heure où les responsabilités écologiques des secteurs aérien ou agricole s’invitent au cœur du débat démocratique, l’angle mort militaire ne peut plus tenir. Les générations futures ne nous demanderont pas seulement pourquoi les bombes sont tombées. Elles nous demanderont pourquoi la terre s’est tue.
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