Human Rights Watch publie une vaste enquête mondiale sur l’économie des plateformes. Derrière les apps qui livrent nos repas et acheminent nos courses, 435 millions de travailleur·euse·s subissent un même paradoxe : contrôlé·e·s comme des salarié·e·s, privé·e·s de toute protection. À quelques semaines de négociations décisives à l’OIT, le moment est venu de trancher.
Apraham, 74 ans, conduit pour Uber à Beyrouth depuis dix ans. Un soir d’octobre 2024, deux passagers le braquent au couteau, lui volent voiture et téléphones. Quand il contacte la plateforme, on lui répond qu’elle n’est pas responsable. La police attend qu’Uber dépose plainte ; Uber attend que la police contacte l’entreprise. « Personne n’a bougé », résume-t-il. Sans véhicule, sans assurance, sans pension, il survit grâce à ses frères et sœurs. Son histoire ouvre l’enquête que Human Rights Watch consacre aux travailleur·euse·s des plateformes numériques.
435 millions de personnes, un même piège
Les chiffres donnent le vertige. La Banque mondiale estime que 435 millions de personnes tirent désormais un revenu d’une plateforme numérique. Dans l’Union européenne, elles seraient 43 millions en 2025, en hausse de 52 % depuis 2022. L’OIT mesure une croissance de 90 % entre 2016 et 2021. Derrière ces données, un même modèle : une application décide qui travaille, à quel prix, pour combien de temps — et peut désactiver le compte sans explication.
Les témoignages réunis par HRW dans dix pays composent un tableau glaçant. À Nairobi, Susan accepte des courses dans des quartiers qu’elle juge dangereux : refuser ferait chuter sa note. À Édimbourg, Arjun constate qu’une même commande est proposée à trois ou quatre livres selon le coursier. À Mexico, Jesús González est percuté à un feu rouge : l’hôpital public le refoule, faute d’affiliation. À Delhi, Ravi se brise le bras pour livrer dans les dix minutes imposées par l’app.
Salarié·e·s en tout sauf en droit
Le mécanisme est partout identique. Les plateformes fixent les tarifs, contrôlent les itinéraires, évaluent les performances, sanctionnent les écarts. Mais elles qualifient leurs travailleur·euse·s d’« indépendant·e·s » ou de « partenaires ». « Si elles contrôlent tout cela, comment ne sont-elles pas notre employeur ? », interroge Jesús. La question n’est pas rhétorique : elle ouvre des contentieux dans toute l’Europe et au-delà. Royaume-Uni, France, Espagne, Italie, Mexique : des juridictions ont reconnu un lien de subordination que les contrats s’efforcent de nier.
L’enjeu est immense. Reclasser ces millions de personnes, c’est leur ouvrir l’accès au salaire minimum, aux congés payés, à l’assurance maladie, à la pension. C’est aussi remettre à leur place les algorithmes qui, comme l’a théorisé la juriste Veena Dubal, pratiquent une « discrimination salariale algorithmique » en payant différemment deux personnes pour un même travail.
Le moment européen, le moment mondial
La directive européenne de 2024 a marqué une étape : présomption de salariat, transparence algorithmique, interdiction du licenciement automatisé. Les États membres — la Belgique comprise — ont jusqu’en décembre 2026 pour la transposer. Mais l’échelle du problème est mondiale. Les négociations en cours à l’OIT, qui doivent aboutir en juin 2026, sont décisives : un premier traité international sur les droits des travailleur·euse·s de plateforme pourrait y être adopté.
Que faudra-t-il y inscrire ? Une présomption de salariat dès lors que la plateforme exerce un contrôle effectif. Un droit d’accès humain aux décisions algorithmiques. La rémunération de tout le temps de travail, attente comprise. L’accès aux protections sociales. Et le droit de s’organiser sans représailles.
L’invisibilité prend fin
Car les travailleur·euse·s ne se résignent pas. Au Mexique, l’UNTA a obtenu en 2024 l’accès à la sécurité sociale pour celles et ceux atteignant le salaire minimum. En Inde, les grèves de janvier 2026 ont fait reculer les promesses de livraison en dix minutes. Au Kenya, à Édimbourg, des collectifs se forment, documentent, attaquent en justice. « Nous ne sommes enfin plus invisibles », confie Manuel Durán, de l’UNTA.
Derrière chaque application, des choix politiques, des actionnaires, des silences. Derrière chaque livraison, une personne. À nous, citoyen·ne·s et consommateur·rice·s, de soutenir celles et ceux qui exigent que le droit du travail ne s’arrête pas aux portes de l’app store.
Le clic n’efface rien.
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