Donald Trump a menacé de bombarder les centrales électriques et les ponts d’Iran si Téhéran ne rouvre pas le détroit d’Ormuz. Pour les expert·e·s juridiques, ce serait un crime de guerre manifeste. Mais pour les officier·ère·s américain·e·s dans la chaîne de commandement, le dilemme est immédiat et concret — obéir ou résister ? Le Guardian a documenté cette situation inédite dans l’histoire militaire récente des États-Unis, au croisement du droit de la guerre et de la politique du chaos.
« Power Plant Day »
Début avril 2026, Trump a publié sur Truth Social un message d’une brutalité rare : soit l’Iran ouvre le détroit d’Ormuz, soit les États-Unis frapperont « chaque centrale électrique » du pays, « simultanément ». Il a évoqué un « Power Plant Day, and Bridge Day » — une journée de destruction massive de l’infrastructure civile iranienne. Ces déclarations ont été relayées par les comptes officiels du département d’État, leur conférant un caractère quasi-officiel. Elles concernent directement 93 millions d’Iranien·ne·s dont la vie quotidienne dépend de cette infrastructure.
Pour le droit international humanitaire, la réponse est sans ambiguïté : s’en prendre délibérément à des infrastructures civiles vitales — électricité, eau, transports — constitue un crime de guerre au sens des Conventions de Genève. Ce principe ne souffre aucune exception liée au rang de celui qui donne l’ordre.
La chaîne de commandement sous tension
Deux ancien·ne·s avocat·e·s militaires — des « JAGs », juges-avocats généraux — ont publié une analyse sur le site Just Security : les déclarations de Trump « placent les militaires dans une situation profondément difficile ». La règle est pourtant claire : un·e soldat·e doit refuser un ordre « manifestement illégal ». Mais reconnaître cet ordre comme tel en temps réel, sous pression hiérarchique et dans un contexte de guerre imminente, c’est une autre affaire.
La référence historique s’impose d’elle-même. En 1968, lors du massacre de My Lai au Vietnam, des soldats américains ont refusé de participer à l’exécution de civils. Un pilote d’hélicoptère a même menacé de retourner ses armes contre les auteurs du massacre. Le lieutenant Calley, qui avait ordonné les tueries, a plaidé qu’il « suivait des ordres ». La cour martiale a rejeté cet argument : des ordres « manifestement illégaux » ne constituent pas une défense.
Mais entre 1968 et 2026, Pete Hegseth a licencié les principaux JAGs du Pentagone et dissous l’unité chargée de prévenir les dommages aux civils. Le filet de sécurité juridique s’est effiloché. Comment résister, lorsque celles et ceux dont c’est le rôle d’alerter ont été systématiquement écartés ?
L’intimidation comme système
La mécanique est documentée. Lorsque des parlementaires démocrates ont rappelé aux militaires leur droit — et leur devoir — de refuser des ordres illégaux, Trump a répondu sur Truth Social en qualifiant cela de « comportement séditieux, passible de mort ».
Comment croire que la chaîne de commandement peut fonctionner normalement lorsque le commandant en chef menace de mort quiconque évoque le droit de la guerre ?
Comment espérer que des officier·ère·s formé·e·s à obéir trouveront la force de résister, lorsque les structures de conseil juridique ont été délibérément démantelées ?
L’enjeu dépasse l’Iran. Il touche à la nature même des institutions militaires en démocratie — ces institutions qui, depuis Nuremberg, ont affirmé que « j’obéissais aux ordres » ne suffit pas à dégager une responsabilité pénale individuelle.
Résister, et après ?
Des chercheur·euse·s comme Charli Carpenter, professeure à l’Université du Massachusetts Amherst, rappellent que l’histoire offre des exemples de militaires ayant résisté. Qu’un·e seul·e qui refuse peut en entraîner d’autres. Mais cette résistance exige un courage que peu de systèmes institutionnels sont aujourd’hui conçus pour soutenir — surtout lorsque ces systèmes ont été méthodiquement vidés de leurs garde-fous.
Il nous revient, depuis nos démocraties européennes, de nommer ce que nous voyons. Les parlements, les cours de justice, les organisations de défense des droits humains ont un rôle — non pour faire la leçon, mais pour maintenir vivant le droit international que des générations ont construit, parfois au prix du sang.
Ces voix qui, au sein même de l’armée américaine, hésitent, résistent ou alertent méritent d’être entendues. Elles portent quelque chose d’essentiel : la conviction que le droit n’est pas une option, même en temps de guerre. Surtout en temps de guerre.
Le droit de la guerre s’applique à tous. Même aux présidents.
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