La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples est sur le point de rendre un avis consultatif sur les obligations des États face à la crise climatique. Human Rights Watch vient de lui soumettre un mémoire d’amicus fondé sur une enquête de terrain au Sénégal. En jeu : la reconnaissance de droits contraignants pour les communautés déplacées par les inondations côtières — et l’obligation pour les États d’y répondre par des relocalisations planifiées respectueuses des droits humains.
Une procédure inédite en Afrique
En mai 2025, l’Union Panafricaine des Avocats et l’African Climate Platform ont déposé une pétition demandant à la Cour d’interpréter les obligations des États parties à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples à la lumière du dérèglement climatique. Cette initiative s’inscrit dans une vague de clarifications juridiques internationales : en 2025, la Cour internationale de justice et la Cour interaméricaine ont toutes deux établi que les politiques climatiques devaient respecter les droits humains et refléter le niveau d’ambition le plus élevé possible.
Mais aucun tribunal international n’a encore tranché de manière complète sur les droits des communautés déplacées par le climat qui attendent une relocalisation. C’est précisément ce vide que HRW demande à la Cour africaine de combler.
Le contexte africain est urgent. Selon le Centre de surveillance des déplacements internes, le nombre de personnes déplacées par les inondations et autres aléas climatiques sur le continent a été multiplié par six en quinze ans, atteignant 6,3 millions en 2023. Trente-neuf cas de relocalisations planifiées ont déjà été recensés à travers l’Afrique.
Khar Yalla, cas d’école
Pour étayer sa demande, HRW s’appuie sur son rapport publié en août 2025, fondé sur 101 entretiens menés à Saint-Louis du Sénégal. Le cas documenté est celui de Khar Yalla — en wolof, « attendre Dieu » — où environ mille personnes déplacées par les crues côtières de 2015 et 2016 vivent depuis dix ans dans un site que les autorités sénégalaises et la Banque mondiale reconnaissent elles-mêmes comme impropre à l’habitation permanente.
Les conditions relevées sont sévères : surpeuplement extrême, quasi-absence d’électricité, inondations récurrentes mêlées aux eaux usées à chaque saison des pluies, aucun ramassage des ordures. Un tiers des enfants en âge scolaire ne fréquentent aucune école laïque. Une femme a accouché seule dans une maison partagée par vingt-huit personnes, faute de transport pour rejoindre l’hôpital.
Ce qui aggrave l’injustice : les victimes des crues de 2017 et 2018 ont, elles, été relogées dans un nouveau site digne — Djougop — via un programme financé par la Banque mondiale. Les familles de Khar Yalla, déplacées plus tôt par les mêmes inondations depuis les mêmes quartiers, en ont été exclues. Plusieurs fonctionnaires ont même nié qu’elles aient jamais été sinistrées, alors que c’est la municipalité elle-même qui les y avait transférées.
Comment un programme conçu pour protéger les plus vulnérables peut-il ignorer celles et ceux qui l’ont été en premier ?
Ce que la Cour pourrait changer
HRW demande à la Cour de clarifier que les États parties à la Charte africaine ont des obligations contraignantes pour protéger les personnes déplacées par le dérèglement climatique — notamment par des relocalisations planifiées en dernier recours, conduites dans le respect de leurs droits économiques, sociaux et culturels.
Une telle décision constituerait une avancée majeure. Elle fournirait un cadre juridique applicable à des dizaines de communautés africaines exposées à la montée des eaux, aux sécheresses et aux inondations. Elle obligerait aussi les institutions financières internationales comme la Banque mondiale à adapter leurs politiques, conçues à l’origine pour des déplacements liés à des projets d’infrastructure et inadaptées aux réalités du déplacement climatique.
Le Sénégal est souvent présenté comme un exemple sur ces questions. Mais les habitant·e·s de Khar Yalla attendent depuis dix ans. Ce que la Cour africaine pourrait dire, c’est que cette attente a un nom juridique — et une fin obligatoire.
Ces familles méritent mieux.
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Source : « Waiting for God »: Flood Displacement and Planned Relocation of Fisherfolk in Saint-Louis, Senegal, Human Rights Watch, août 2025 ; African Court Should Protect People Displaced by Climate Change, Human Rights Watch, 2025.