Depuis des décennies, les associations de défense des personnes exilées répètent la même chose : accueillir profite à l’économie. Une étude présentée dans le cadre du Forum de la BCE vient de le documenter à l’échelle de trente-huit pays et de trente-cinq années. Et elle prolonge, chiffres à l’appui, ce que l’arithmétique démographique laissait déjà entrevoir.
Une thèse longtemps militante, désormais chiffrée
Le travail de Gaetano Basso, de la Banque d’Italie, et des économistes Mitali Mathur et Giovanni Peri, de l’université de Californie, part d’un constat devenu familier : dans les pays de l’OCDE, la population née sur place a cessé de croître, et l’immigration compense l’essentiel du recul. Rien de neuf pour les organisations qui accompagnent les migrant·e·s. Ce qui change, c’est la méthode. Un jeu de données inédit couvre les flux venus des pays hors OCDE, de 1990 à 2024, et mesure leur effet sur la richesse produite. Longtemps portée par les seul·e·s militant·e·s, l’idée que l’immigration nourrit l’économie se retrouve étayée par des chercheur·euse·s qu’on ne soupçonnera pas de complaisance.
La productivité, tirée par l’investissement
Le résultat central est net. Quand les immigré·e·s augmentent d’un point la population adulte d’un pays, la production par travailleur·euse progresse d’environ 1,9 % sur dix ans. Le moteur n’a rien de mystérieux. Ces arrivées appellent des investissements, de nouvelles entreprises, des embauches. Là où le marché du travail manque de bras et de compétences, elles desserrent l’étau. Plus frappant encore, la croissance de la population née sur place ne produit, elle, aucun de ces effets. Ajouter des habitant·e·s ne suffit donc pas ; ce sont bien les migrations qui font la différence. Les auteur·rice·s en donnent l’ordre de grandeur : en Espagne, l’immigration expliquerait jusqu’à un tiers de la hausse de la productivité depuis 1990. La littérature qu’ils rassemblent va dans le même sens. Aux États-Unis, les personnes immigrées fondent des entreprises bien plus souvent que les natif·ve·s, et plus de la moitié des start-up valorisées au-delà du milliard de dollars comptent un·e fondateur·rice venu·e d’ailleurs.
Ni remplacement, ni saturation
L’étude désamorce au passage deux peurs tenaces. La première, celle du « remplacement ». Les données ne montrent presque aucun lien entre l’arrivée d’immigré·e·s et le déclin de la population née sur place ; les un·e·s ne chassent pas les autres, les deux phénomènes cohabitent sans se répondre. La seconde, celle de la « saturation ». Même dans les pays où les personnes d’origine étrangère sont déjà nombreuses, l’apport économique ne faiblit pas. Quant à l’inflation, si souvent invoquée, elle ne bouge pas, car les migrant·e·s consomment autant qu’ils et elles produisent. Faut-il vraiment une étude de banquiers centraux pour entendre ce que les associations répètent depuis trente ans ?
Le préjugé sur les « peu qualifié·e·s »
Reste une nuance, que l’honnêteté impose de dire. Les gains de productivité tiennent surtout aux personnes très diplômées ; l’immigration moins qualifiée n’améliore pas ces indicateurs, mais elle ne les dégrade pas davantage, contrairement à un lieu commun tenace sur les salaires. Or l’image du « migrant peu qualifié » résiste mal aux chiffres : dans plus de huit cas sur dix, les personnes arrivées étaient plus diplômées que la population d’accueil. Ce sont elles, précisément, qui tirent l’innovation et la productivité d’ensemble, souvent après quelques années d’adaptation dans le pays. Les auteur·rice·s le reconnaissent, leurs estimations restent prudentes, parfois imprécises, des corrélations robustes à défaut de certitudes. Mais leur convergence, d’un pays à l’autre, force le respect.
Écouter enfin l’arithmétique
En mars, nous décrivions une Europe qui se vide et refuse pourtant les personnes dont elle a besoin. Cette étude ajoute une pièce au dossier : non contente de combler un déficit démographique, l’immigration soutient la prospérité. Comment continuer à opposer l’accueil et l’économie, quand les données montrent qu’ils avancent ensemble ? Sur des terrains aussi concrets que les métiers en pénurie ou les caisses de pension sous tension, la contribution des migrant·e·s se mesure déjà, loin des fantasmes. Les défenseur·euse·s des droits humains n’ont jamais réclamé qu’on ferme les yeux sur les difficultés de l’intégration. Ils et elles demandent qu’on cesse de travestir les faits. Ces faits, désormais, s’accumulent.
Aux discours de suivre.
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