Samedi 18 avril, à HEC Liège, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés est venue à la rencontre du public belge, à l’invitation d’Amnesty International. Deux heures denses, âpres, dialoguées avec Carine Thibaut, qui ont commencé par cinq témoignages de torture et se sont achevées sur un mot d’ordre : arrêter de détourner le regard.
Des voix pour commencer
Elle aurait pu ouvrir par des chiffres. Francesca Albanese a choisi des voix : cinq récits de détenu·e·s palestinien·ne·s, extraits d’un corpus de centaines qu’elle a documentés depuis 2023. Viols commis par des soldats ou par des chiens dressés, humiliations rituelles, détenus saignés à mort dans les bras d’autres détenus. Un silence terrible s’abat sur la salle à l’énoncé de ces crimes abominables. Tout ce qu’elle avait essayé, quand même, de ne pas entendre. « Moi, j’ai vomi, dit-elle. J’ai vomi souvent dans cette période parce que vraiment, ça m’a rendue malade de voir ce que les hommes et les femmes comme nous peuvent faire à d’autres hommes et femmes comme eux ».
Le Comité contre la torture des Nations unies — peu suspect d’activisme — a tranché en novembre : la torture est devenue une politique d’État en Israël. Comment continuer, depuis ce constat, à débattre du « droit à l’autodéfense » ?
« Mais ce que je trouve vraiment choquant, c’est la non-action devant la torture. La torture. Et le fait qu’on ne réagisse pas… Quel est l’argument d’autodéfense qu’on peut utiliser pour justifier le viol ? Le viol… ». Francesca Albanese
L’économie d’un génocide
Un détail résume la suite : six jours après la publication, en juillet 2025, de son rapport From Economy of Occupation to Economy of Genocide, l’administration Trump la plaçait sous sanctions. Les mêmes qui visent les trafiquant·e·s de drogue. Elle avait, selon ses mots, touché un « nerf sensible ».
Ce nerf, elle l’a rappelé à Liège : pendant que Gaza était méthodiquement détruite, la Bourse de Tel-Aviv s’appréciait de 213 %. Le fonds de pension norvégien, pourtant réputé éthique, détenait des participations dans l’ensemble des 46 entreprises documentées. Caterpillar, Volvo, Hyundai, Hitachi pour raser les maisons. Banques occidentales pour garantir la dette israélienne. Universités pour la recherche dite « sur l’eau ». Pourquoi ce génocide dure-t-il ? Parce qu’il rapporte.
C’est peut-être sa formule la plus dérangeante : si les méthodes israéliennes ne nous choquent plus, c’est qu’elles sont déjà les nôtres. Manifestant·e·s dispersé·e·s, journalistes muselé·e·s, militant·e·s poursuivi·e·s au nom de l’antisémitisme pour avoir cité le droit international. À Liège même, un membre de la Coordination Résistance a été convoqué par la police le 15 avril pour une phrase inscrite sur une affiche.
L’interrogation s’adresse frontalement à la Belgique. Huit mois après la décision gouvernementale d’interdire les produits des colonies, rien n’a été mis en œuvre. Des citoyen·ne·s belges s’installent en Cisjordanie sans que l’État s’en préoccupe. L’accord d’association UE-Israël, assorti pourtant d’une clause de suspension en cas de violation des droits humains, tient toujours. « Si on ne s’en défait pas cette année, nous serons esclaves de ce système à jamais. »
Chercher la complicité
Que faire, concrètement ? Cesser de se raconter qu’il existerait un « bon » Israël et un « mauvais » Israël, côté colonies. L’eau, le carburant, les universités, la finance : tout est imbriqué. Il faut donc suspendre, boycotter, désinvestir, intenter des actions judiciaires stratégiques. Vérifier les citoyen·ne·s belges qui ont servi dans Tsahal. Soutenir les étudiant·e·s qui, depuis mars 2024, bloquent les partenariats universitaires : « Elles et ils ont une longueur d’avance sur nous. »
Et surtout, chercher méthodiquement les chaînes de complicité. « Comme on cherche Charlie », a-t-elle souri. Les distributeurs plutôt que les seules marques, les banques plutôt que les seuls gouvernements. On lui rappelle la condamnation obtenue en décembre 2024 par cinq femmes métisses enlevées enfants au Congo colonial : la première fois qu’un État européen est condamné pour crime contre l’humanité commis pendant la colonisation. Preuve, dit-elle, qu’on n’obtient jamais la justice par hasard — « elle se bâtit tous ensemble ». Les droits humains ne sont pas une télécommande : ils se conquièrent, ou ils reculent.
Un horizon, quand même
Reste la question posée en fin de soirée : comment arrête-t-on un génocide ? La rapporteuse n’a pas la réponse. Elle a un mot, emprunté aux Palestinien·ne·s : soumoud. Mal traduit par « résilience ». Plutôt la ténacité des arbres qui, brûlés, continuent à se nourrir entre-eux via les racines. Un Global Sumud Movement est en train d’émerger. Si la Palestine est une blessure, elle est aussi, a-t-elle dit, « un portail par lequel on peut regarder notre futur ».
À nous de regarder.
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