463 millions de personnes vivent à moins d’un kilomètre d’une infrastructure fossile. Deux milliards en sont distantes de cinq kilomètres — un quart de l’humanité. Dans son rapport Extraction Extinction, publié en novembre 2025, Amnesty International dresse un constat implacable : le cycle de vie des combustibles fossiles constitue une menace systémique pour les droits humains et pour les écosystèmes dont dépend notre survie collective.
Une cartographie mondiale inédite
Pour la première fois, Amnesty International s’est associée aux data scientists du Better Planet Laboratory pour quantifier l’ampleur globale des risques. Les résultats dépassent les pires anticipations. Parmi les 18 273 sites d’infrastructure fossile en activité recensés à l’échelle mondiale, 32 % se superposent à des écosystèmes critiques — forêts, zones humides, milieux essentiels à la séquestration du carbone. Plus frappant encore : les peuples autochtones représentent moins de 5 % de la population mondiale, mais 16,1 % des infrastructures fossiles mondiales sont implantées sur leurs territoires.
À ces sites s’ajoutent 3 507 projets en développement ou en construction, qui exposeraient 135 millions de personnes supplémentaires à des risques documentés : cancers, maladies cardiovasculaires, asthme, anomalies congénitales. Ce ne sont pas des projections abstraites. Ce sont des vies.
La sortie des énergies fossiles ne peut être un tabou : c’est une obligation pour les États, dont la Belgique
Carine Thibaut, directrice générale d’Amnesty International Belgique francophone, et Wies De Graeve, directeur de la section flamande, appellent la Belgique à traduire ses engagements internationaux en un plan national de sortie des fossiles, à l’occasion de la conférence de Santa Marta.
« Continuer à investir dans de nouveaux gisements ou octroyer de nouvelles licences tout en promettant une action climatique vigoureuse n’est pas seulement contradictoire. Cela constitue — aux yeux de la Cour internationale de Justice — un fait internationalement illicite. »
Des zones sacrifiées à la logique du profit
Les études de cas documentées par Amnesty International donnent chair à ces statistiques. Dans la baie de Guanabara au Brésil, les pêcheur·euse·s artisanal·e·s voient chaque jour des nappes d’hydrocarbures flotter à la surface. « Je vois de l’huile dans l’eau presque chaque jour. Nous nous plaignons aux autorités, mais il n’y a pas de loi, pas de justice, il y a l’impunité », témoigne Jardel Nascimento de Oliveira. Petrobras, société d’État, est au cœur de ces dégradations.
Au Canada, la Nation Wet’suwet’en résiste à la construction du gazoduc Coastal GasLink sur ses terres ancestrales non cédées, sans consentement libre, préalable et éclairé, avec la Gendarmerie royale pour escorte armée. En Colombie, Yuly Velásquez risque sa vie pour dénoncer la pollution des zones humides du Magdalena Medio. Au Sénégal, les communautés de pêcheur·euse·s du delta du Saloum — patrimoine mondial de l’UNESCO — voient arriver le projet offshore Sangomar sans consultation réelle.
Un fil rouge traverse tous ces cas : des communautés marginalisées, racialisées, autochtones, contraintes de porter le poids de la production fossile mondiale, sans consentement et sans réparation.
Des défenseur·euse·s criminalisé·e·s
Comment croire encore à la bonne foi des États lorsque celles et ceux qui défendent les droits des communautés riveraines font face à l’intimidation, à la surveillance et à la violence ? Tous les défenseur·euse·s de l’environnement interviewé·e·s dans ce rapport ont subi des risques graves pour leur sécurité.
Le rapport rend hommage aux Neuf d’Ogoni — Ken Saro-Wiwa et ses compagnon·ne·s de lutte, exécuté·e·s en novembre 1995 au Nigeria pour avoir osé défier Shell dans le delta du Niger. Trente ans plus tard, le gouvernement nigérian les a officiellement graciés. Une reconnaissance tardive, qui reste loin de la justice qu’ils méritaient.
Dépossiliser : un impératif juridique
Le rapport introduit un concept clé : la « dépossilisation » — terme forgé en 2025 par le Rapporteur spécial des Nations unies sur le climat et les droits humains. Il ne s’agit plus seulement de transition énergétique, mais de l’élimination progressive du cycle entier des combustibles fossiles : extraction, transformation, transport, et démantèlement des campagnes de désinformation que l’industrie organise depuis des décennies.
Les États sont juridiquement tenus de protéger le droit à un environnement sain, les droits des peuples autochtones, le droit à la santé. Amnesty International appelle à l’adoption d’un Traité de non-prolifération des combustibles fossiles et à l’alignement des contributions nationales déterminées sur la limite de 1,5°C.
L’heure des comptes
Extraction Extinction n’est pas un rapport de plus. C’est une démonstration : le modèle fossile détruit des écosystèmes irremplaçables, criminalise ses opposant·e·s, et impose ses coûts les plus lourds aux communautés les moins responsables de la crise climatique.
Au boulot.
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