En 1953, un coup d’État orchestré par la CIA et le MI6 renversait le premier ministre iranien Mossadegh. Ce qui suivit – vingt-six ans de répression systématique sous le Shah – reste une leçon brutale sur la complicité occidentale dans la fabrication de régimes tortionnaires. Précisons d’emblée : documenter ces crimes ne revient en aucun cas à justifier la dictature théocratique qui a succédé au Shah en 1979, dont le bilan en matière de droits humains est tout aussi accablant.
Il y a près de cinquante ans, Amnesty International publiait un rapport accablant sur l’Iran du Shah. Torture systématique, détention arbitraire, procès militaires iniques : le constat était sans appel. Le rapport de 1976 décrivait un système où la prison d’Evin et le Comité conjoint SAVAK-Police fonctionnaient comme des centres d’interrogatoire où les détenu·e·s, privé·e·s de tout contact extérieur, subissaient des sévices documentés avec une précision glaçante.
Mais l’essentiel de cette histoire ne réside pas seulement dans la brutalité d’un régime. Il réside dans les mains qui l’ont façonné.
Un appareil répressif « made in USA »
La SAVAK, police secrète du Shah, n’est pas née d’un autocrate isolé. Créée en 1957 avec l’assistance directe de la CIA, du FBI et du Mossad, elle disposait de pouvoirs quasi illimités d’arrestation et de détention. Elle infiltrait universités, syndicats et mouvements politiques, et opérait à l’étranger, surveillant les étudiant·e·s iranien·ne·s jusque sur les campus européens et américains.
Ce que les rapports d’Amnesty International et de la Commission internationale de juristes ont mis en lumière, c’est un mécanisme en trois temps : arrestation et isolement total, interrogatoire sous torture pour obtenir des aveux, puis procès devant des tribunaux militaires où ces aveux pesaient lourd — même lorsque les accusé·e·s les rétractaient en affirmant qu’ils avaient été extorqués.
Le verrou du parti unique
En 1975, le Shah instaurait le parti Rastakhiz, seul parti autorisé. Son message était limpide : quiconque refusait d’y adhérer devait « quitter le pays ou aller en prison ». La dissidence devenait, par définition, un crime.
Ce verrouillage s’accompagnait d’un dispositif de contrôle post-carcéral méconnu : les prisonnier·ère·s libéré·e·s restaient sous surveillance, subissaient des entraves à l’emploi et perdaient leurs droits civils pendant dix ans. Le système ne punissait pas : il broyait durablement.
L’ombre portée sur nos démocraties
Comment les gouvernements occidentaux pouvaient-ils ignorer ce qui se passait dans les geôles iraniennes, alors que leurs propres services de renseignement avaient contribué à bâtir l’appareil répressif ? Comment croire à la sincérité des discours sur les droits humains prononcés à Genève, lorsque les mêmes capitales fermaient les yeux sur la torture d’un allié stratégique ?
Des leçons pour aujourd’hui
L’histoire de l’Iran du Shah n’est pas un cas d’école enfermé dans les manuels. Les rapports de l’époque documentent des méthodes de torture d’une extrême gravité : privation de sommeil, isolement prolongé, chocs électriques, simulacres d’exécution. Au-delà de la punition, la torture était fonctionnelle — elle servait à obtenir confessions et renseignements, mais surtout des « repentirs » publics. Des prisonnier·ère·s apparaissaient à la télévision pour renier leurs convictions et affirmer leur soutien au Shah, transformant la victime en instrument de propagande.
Le nombre exact de prisonnier·ère·s politiques reste disputé : le Shah avançait environ 3 000, la SAVAK 3 200, les organisations d’opposition entre 25 000 et 100 000. Cet écart reflète l’opacité structurelle d’un régime empêchant délibérément tout audit indépendant. La Commission internationale de juristes, lors d’une mission en 1976, relevait elle-même les obstacles à l’obtention d’informations directes sur les tribunaux militaires.
Interrogé sur la torture, le Shah n’en niait même pas l’existence, déclarant en 1976 que l’Iran employait les mêmes « méthodes psychologiques » que les Européens — banalisation révélatrice du sentiment d’impunité du régime.
Le peuple iranien, qui a subi la SAVAK hier et subit aujourd’hui la répression de la République islamique, sait mieux que quiconque qu’un régime tortionnaire n’en excuse jamais un autre. Documenter, interpeller, rallier — sans sélectivité, sans amnésie.
L’histoire juge. À nous d’agir.
#DroitsHumains #Iran #SAVAK #Torture #ComplicitéOccidentale #AmnestyInternational #Mémoire #DroitsHumainsEurope #Vigilance